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Reportage

Elles furent la mousse de l'ombre : à la redécouverte des savonières de Provence

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Elles furent la mousse de l'ombre : à la redécouverte des savonières de Provence

Photo: Andrzej Otrębski, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Il y a des métiers dont on raconte l'histoire, et d'autres dont on raconte surtout les hommes. La savonnerie provençale appartient longtemps à la seconde catégorie : les fresques, les plaques de rue et les livres de chevet s'attardent sur les cuiseurs au chaudron, les négociants du Vieux-Port, les dynasties de maîtres savonniers. Pourtant, poussez la porte de n'importe quelle archive départementale, et un autre visage apparaît — celui des femmes, des centaines de femmes, sans qui la mousse de Marseille n'aurait tout simplement pas existé.

Des mains dans la pâte, dès l'aube

Dans les savonneries du XIXe siècle, la répartition semblait immuable : les hommes surveillaient la cuisson, manipulaient les lessiveuses bouillantes, négociaient avec les Courtillons, ces courtiers en huile. Les femmes, elles, occupaient l'aval de la chaîne — un aval ô combien décisif. On les appelait les « savonières », et leur journée commençait avant le soleil.

Leur travail ? Le séchage, d'abord, cette étape que les puristes jugent aussi importante que la cuisson. Il fallait retourner les pains de savon jour après jour, semaine après semaine, pour que la marinade lente et régulière donne au cube sa dureté légendaire. Puis le parage, à l'aide du fil et de la planche, pour ôter les bavures et donner au pain ses arêtes nettes. Enfin l'estampage : trois coups de maillet, le fer à dater, le nom de la maison gravé dans la matière.

Un geste que certaines effectuaient des milliers de fois par jour, avec une précision qui faisait la réputation de la savonnerie. Sans que leur nom apparaisse jamais sur le savon.

L'atelier au féminin au XXe siècle

Avec l'industrialisation du début du XXe siècle, la place des femmes se transforme sans diminuer. Elles deviennent emballeuses, contrôleuses qualité, comptables des maisons, tenues de boutique. À Salon-de-Provence, à Salon comme à Marseille, dans les quartiers de Sainte-Marthe ou de la Joliette, les ateliers vivent au rythme des équipes féminines qui connaissent chaque lot par le toucher.

Les témoignages recueillis par les historiens locaux le confirment : c'étaient souvent elles qui détectaient une cuisson ratée, un séchage trop rapide, une huile d'olive qui tournerait. Une expertise sensorielle transmise de mère en fille, de voisine en voisine, dans ces villages des Bouches-du-Rhône où la savonnerie employait parfois toute une rue.

Et pourtant, les registres du personnel les consignaient comme « manœuvres » ou « aides ». Le titre de maître savonnier, lui, restait strictement masculin.

Portrait d'une héritière d'aujourd'hui

C'est ce passé qui donne à notre visite d'aujourd'hui toute sa saveur. Dans une savonnerie artisanale des Alpilles, nous avons rencontré une Maître Savonnier — au féminin, elle y tient — qui perpétue le saponification à froid et le chaudron dans un atelier familial fondé après la guerre.

« Ma grand-mère faisait tout, et mon grand-père signait tout », sourit-elle en filtrant une baselude encore tiède. « Aujourd'hui, quand on me présente comme maître savonnier, je pense à elle. Le titre lui était dû bien avant qu'il me soit donné. »

Dans son atelier, les gestes ont peu changé : le traînard qui raclait le fond des cuves, les moules en bois ciré, les étagères de séchage tournées vers la lumière du nord. Ce qu'elle a changé, en revanche, c'est la transmission. Ses apprenties — car son équipe est majoritairement féminine — signent leurs lots, apprennent la formulation, et savent qu'elles pourront, elles aussi, revendiquer le titre un jour.

Réhabiliter une mémoire

Plusieurs initiatives récentes œuvrent à cette reconnaissance : expositions à Marseille et à Salon, collectes de témoignages oraux, ouvrages consacrés au travail féminin en Provence. Les musées du terroir s'y mettent aussi, qui reconstituent désormais les postes de parage et d'estampage avec les outils d'origine.

Car il ne s'agit pas seulement de réparer une injustice historique. Il s'agit de comprendre que le savoir-faire provençal est un héritage collectif, tissé de mains anonymes. La prochaine fois que vous tenez un pain de savon de Marseille entre vos doigts, pensez aux mains féminines qui l'ont retourné, paré, estampé. La mousse, elle, n'a jamais oublié.

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