Un pot de mousse et mille secrets : le savon noir, héritage discret des cuisines provençales
Photo: E4024, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il trônait au-dessus de l'évier, dans un vieux pot en grès dépareillé, ni tout à fait liquide ni tout à fait solide. Une pâte brun sombre, à l'odeur d'huile d'olive et de cendre, que l'on prélevait à la cuillère. Le savon noir. Et si l'on en croit les rayons des magasins bio et les tutoriels qui fleurissent partout, il est temps de le réhabiliter : cette pâte millénaire n'avait rien d'un pis-aller. C'était, tout simplement, le produit le plus polyvalent jamais inventé.
Une recette née du bassin méditerranéen
Impossible de dater précisément sa naissance. Les savons à base d'huiles et de cendres alcalines se fabriquent depuis l'Antiquité, de la Syrie à l'Espagne. Mais c'est autour de la Méditerranée que la recette s'affine : de l'huile d'olive, des cendres végétales riches en potasse, de l'eau, et beaucoup de patience. Le tout cuit longuement dans d'immenses chaudrons — les fameuses « chaudières » des savonneries marseillaises et provençales.
En Provence, le savon noir s'installe durablement dans les cuisines au XIXe siècle. Alors que le savon de Marseille, blanc ou vert, coupé en cubes, réservait sa noblesse à la lessive du linge, le savon noir endossait le rôle du produit du quotidien : celui qui dégraisse, détache, astique et ne coûte presque rien. Dans les mas des Alpilles comme dans les immeubles du Panier, chaque foyer avait sa provision.
La boîte à outils d'une maison entière
Ce qui frappe aujourd'hui, c'est l'étendue des usages. Nos arrière-grands-mères n'avaient pas besoin de douze flacons sous l'évier : le savon noir suffisait.
- Le carrelage et la terre cuite : une noix diluée dans un seau d'eau tiède, et le sol retrouvait son éclat, sans ternir les tomettes.
- Le cuivre et l'argent : frottés avec une pâte un peu épaisse, ils repartaient brillants comme aux jours de fête.
- Le linge et les taches : appliqué directement avant lavage, il détachait le gras, le vin et la boue mieux que bien des produits modernes.
- Les plantes du jardin : dilué et pulvérisé, il éloignait les pucerons des rosiers et des tomates.
- La peau et les cheveux : dans certaines régions, une version plus douce, rincée avec soin, servait de savon de toilette.
Chaque famille avait ses gestes, ses proportions, ses tours de main transmis par la marraine ou la voisine. Le savon noir n'était pas un produit : c'était un savoir-faire domestique.
Pourquoi la génération zéro déchet s'y remet
Si le savon noir refait surface, ce n'est pas seulement par nostalgie. C'est parce que notre époque redécouvre ce que les ménages d'autrefois savaient instinctivement : un produit simple, biodégradable, vendu en vrac ou fabriqué en pain, remplace avantageusement une armée de détergents spécialisés.
Le calcul est vite fait. Un seul pot peut couvrir l'entretien de la maison, une partie du jardin et certains soins du corps. Moins de plastique, moins de composants douteux, moins de sur-emballage. À l'heure où l'on cherche à désencombrer nos placards autant que nos poubelles, le savon noir coche toutes les cases — et il le fait depuis des siècles, sans besoin de marketing.
Les savonneries artisanales l'ont bien compris. En Provence, plusieurs maisons ont relancé la cuisson au chaudron de savon noir traditionnel, à base d'huiles d'olive de la vallée du Rhône, sans colorants ni parfums de synthèse. Une pâte authentique, épaisse, vivante, qui n'a rien à voir avec les versions très liquides et très diluées des grandes surfaces.
Comment bien l'utiliser aujourd'hui
Quelques réflexes pour retrouver les bons gestes :
- Pour le sol, comptez une cuillère à soupe par litre d'eau tiède. Inutile de rincer sur les carrelages.
- Pour détacher, humidifiez le tissu, frottez le savon noir directement, laissez agir une heure avant la machine.
- Pour le jardin, diluez une à deux cuillères à soupe par litre d'eau, et pulvérisez tôt le matin ou en soirée.
- Pour la peau, choisissez impérativement un savon noir à l'huile d'olive sans soude libre, et testez d'abord sur une petite zone.
Attention aussi à la qualité : un vrai savon noir provençal se reconnaît à sa texture pâteuse, sa couleur brun olive et sa composition courte — huiles, potasse, eau. Rien d'autre.
La sagesse des placards vides
Il y a quelque chose de profondément moderne, paradoxalement, dans le retour à cette pâte ancestrale. Nos grands-mères n'avaient pas l'intention d'être écologiques : elles avaient simplement l'intention de bien faire, avec peu. Le savon noir incarnait cette économie de moyens qui, aujourd'hui, ressemble étrangement à une philosophie de vie.
Alors la prochaine fois que votre évier s'encombre de flacons, pensez au pot en grès de votre aïeule. Il ne contenait qu'une chose, mais cette chose suffisait à tout.