Cuit au chaudron ou extrudé en usine : le vrai visage de votre savon de Marseille
Photo: DimiTalen, CC0, via Wikimedia Commons
Dans les rayons des supermarchés comme dans les boutiques de souvenirs de la Canebière, l'expression « savon de Marseille » s'étale partout. Sur des cubes, des copeaux, des gels dosette. Pourtant, aucune appellation d'origine ne protège ce nom : n'importe quel fabricant, même hors de France, peut l'apposer sur son emballage. Alors, comment s'y retrouver ? Chez La Grande Savonnerie, nous croyons qu'un consommateur averti en vaut deux. Voici notre guide pour lire une étiquette comme un professionnel.
Le premier réflexe : la liste d'ingrédients
Oubliez les étiquettes dorées et les paysages provençaux imprimés en grande surface du packaging. Tout se joue sur la liste INCI, ce petit texte en caractères serrés au dos du produit.
Un véritable savon de Marseille traditionnel repose sur des huiles végétales saponifiées. Cherchez donc des mentions comme « sodium olivate » (huile d'olive saponifiée) ou « sodium cocoate » (huile de coco). Si la liste commence par « aqua » et que les savons n'arrivent qu'en fin de composition, méfiance : vous tenez probablement un produit détergent déguisé.
Autre signal d'alerte : la présence de sulfates comme le sodium laureth sulfate. Ce tensioactif, peu coûteux et très moussant, n'a rien à faire dans un savon cuit au chaudron. De même, les colorants synthétiques — le fameux rouge cochineal ou les bleus criards — trahissent une fabrication industrielle bien loin des cuves marseillaises.
Chaudron ou extrusion : deux mondes
Le vrai savon de Marseille se fabrique par un procédé hérité du XVIIe siècle, décrit en cinq étapes : l'enchargement des huiles, la saponification, le relargage, la cuisson et le séchage. Cette cuisson au chaudron, qui dure plusieurs jours, exige un savoir-faire que seules quelques savonneries de la région PACA et de Saint-Louis, en Corse, perpétuent encore.
À l'inverse, la majorité des savons vendus sous ce nom est produite par extrusion : une pâte industrielle, souvent fabriquée en Asie ou en Chine, est fondée, moulée et estampillée à la chaîne. Le résultat ? Un produit qui n'a jamais vu un chaudron, ni un maître savonnier.
L'Union des Professionnels des Savonneries (UPA) a obtenu en 2017 une précieuse avancée : les mentions « savon de Marseille » réservées aux savons cuits au chaudron doivent désormais figurer sous une charte de qualité. Mais sans logo officiel, l'engagement reste déclaratif. D'où l'importance de savoir lire soi-même une étiquette.
Les indices qui ne trompent pas
Voici les points de contrôle que nous recommandons à nos lecteurs :
- La composition courte. Un authentique savon compte rarement plus de cinq ingrédients : des huiles végétales, de l'eau, du sel et parfois un parfum naturel. Si la liste s'étire sur quinze lignes, fuyez.
- La couleur. Un savon de Marseille à l'huile d'olive est vert olive ou brun à maturité (72 % d'huile d'olive minimum selon la tradition). Un cube blanc ne contient généralement pas d'huile d'olive mais de l'huile d'arachide ou de coprah — ce qui n'est pas mauvais en soi, mais doit être dit clairement.
- L'estampage. Les savonniers historiques estampillent leurs cubes à froid avec le nom de la savonnerie et le pourcentage d'huile. Une estampe régulière et nette est un bon signe.
- La mention « fabriqué en France » versus « savon de Marseille ». Les deux ne sont pas synonymes, et un produit peut être fabriqué en France à partir d'une base achetée à l'autre bout du monde.
Et la mâche, dans tout ça ?
Nos grands-mères le savaient : un bon savon de Marseille se reconnaît aussi au toucher. Passez le pain sous l'eau, savonnez-le : il doit produire une mousse fine, légèrement grasse au début, qui rince facilement sans laisser de film. Un savon qui mousse à outrance contient probablement des agents chimiques ajoutés. Un savon qui glisse comme un caillou savonneux et s'effrite mal est souvent trop riche en humidité ou mal séché.
Consommer mieux, sans se faire avoir
Rien de tout cela ne signifie qu'il faut jeter votre gel douche préféré à la poubelle. Mais si vous payez le prix d'un artisanat provençal, vous méritez d'en recevoir la qualité. Prenez le temps de retourner le paquet, de lire la liste, de chercher le nom d'une savonnerie identifiable — pas une simple marque commerciale.
Chez La Grande Savonnerie, nous pensons que ce geste simple est un acte de préservation : celui d'un savoir-faire vieux de trois siècles, de filières d'huiles végétales tracées et de artisans qui font encore bouillir leurs cuves à l'ancienne. Parce que la meilleure façon de protéger le vrai savon de Marseille, c'est encore de savoir le reconnaître.