La Grande Savonnerie All articles
Reportage

Et si nos grands-mères avaient vu juste ? Plaidoyer pour le lavage à la main au savon de Marseille

La Grande Savonnerie
Et si nos grands-mères avaient vu juste ? Plaidoyer pour le lavage à la main au savon de Marseille

Photo: Copyright © Krg This photo was taken by Karl Ragnar Gjertsen. Please credit this photo Karl Ragnar Gjertsen in the immediate vicinity of the image., CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Il y a quelque chose de presque théâtral dans la scène : une lessiveuse à moitié remplie d'eau tiède, un vieux lave-linge en faïence ébréché, et un cube jaune-vert posé sur le rebord, patiné par des années d'usage. Dans la buanderie de Josette, à Aubagne, on ne verse rien dans un bac à lessive. On frotte. À la main. Comme avant.

« Ma mère disait toujours : la machine lave, mais c'est la main qui soigne le linge », raconte-t-elle en retournant une chemise d'homme sur la pierre à laver. « Et franchement, je n'ai jamais vu une lessive aussi blanche que celle-là. »

Le retour du cube, phénomène de société

Ce n'est plus une curiosité de retraités provençaux. Depuis quelques années, le lavage à la main au savon de Marseille s'invite dans les conversations — et dans les statistiques. Les rayons des magasins bio et même des grandes surfaces voient réapparaître les fameux cubes de 600 grammes, tandis que les savonneries de la région enregistrent une demande croissante de savons à 72 % d'huile d'olive, sans glycérine ajoutée, destinés précisément au linge.

Le mouvement s'explique en partie par une lassitude face aux lessives liquides ultra-concentrées, leurs dizaines d'ingrédients et leurs emballages en plastique difficilement recyclables. Mais il y a aussi, plus profondément, une envie de geste. De contact. De quelque chose de tangible dans une routine domestique devenue invisible : on presse un bouton, on oublie.

Ce que dit la lavandière

À Manosque, Sylvie exerce le métier de lavandière professionnelles pour des particuliers et des maisons d'hôtes. Elle nous a ouvert son atelier, où s'empilent draps de lin et nappes anciennes.

« Le savon de Marseille, c'est un outil de précision », explique-t-elle. « Sur une tache de gras, on humidifie le tissu, on frotte le savon directement, on laisse reposer une heure, et la tache part au rinçage. Sur le col d'une chemise, pareil. C'est du travail localisé, chirurgical. Une lessive machine, elle, traite tout le linge de la même façon. »

Elle insiste sur un point que beaucoup ignorent : « Un vrai savon de Marseille cuit au chaudron, c'est de l'huile d'olive ou de colza, de la soude et du sel. Rien d'autre. Pas de parfum de synthèse, pas d'agents de blanchiment. Pour les draps de bébé, les serviettes des peaux fragiles, c'est ça qui fait la différence. »

L'avis de la peau

Nous avons posé la question au Dr. Marion Ferrand, dermatologue à Aix-en-Provence, qui voit passer de nombreux patients aux peaux réactives.

« Le savon de Marseille traditionnel est un savon dur, à pH élevé. Utilisé pur et répété sur la peau, il peut dessécher. Mais pour le linge, c'est un excellent choix : les résidus laissés sur les fibres après rinçage sont minimes, et l'absence de parfums et de conservateurs réduit nettement le risque d'irritation chez les personnes sensibles. Beaucoup de mes patients qui souffraient de démangeaisons liées à leur lessive ont vu les symptômes disparaître en passant au lavage au savon de Marseille, bien rincé. »

Son conseil : ne pas confondre le savon pour le linge et le savon pour le corps, et rincer abondamment. « C'est le rinçage qui fait la moitié du travail. »

Faut-il vraiment tout laver à la main ?

Soyons honnêtes : personne ne propose de revenir à la bugade intégrale. La machine à laver reste une amie précieuse, et personne ne veut passer ses dimanches à frotter des draps-housses sur une planche.

Mais le geste manuel a toute sa place comme complément. Pour les taches tenaces, traitées avant le passage en machine. Pour le linge délicat — la soie, la dentelle ancienne, le lin fragile — qui redoute les tambours tournoyants. Et pour ce petit rituel, presque méditatif, qui reconnecte à la matière : la mousse qui monte sous la paume, l'odeur végétale, l'eau claire qui s'écoule.

Josette résume avec le bon sens de sa génération : « La machine, c'est pratique. Mais quand tu laves quelque chose à la main, tu le connais. Tu sens où c'est abîmé, où c'est sale. C'est comme ça qu'on a appris à prendre soin des choses. »

Un retour qui dit quelque chose de nous

Au fond, ce n'est pas seulement une question d'efficacité ou d'écologie, même si les deux comptent. C'est la nostalgie d'un rapport au quotidien plus incarné, plus lent. Nos grands-mères n'avaient pas le choix ; nous, si. Et le fait que beaucoup choisissent, volontairement, de frotter un col de chemise à la main avec un cube de savon de Marseille, en dit long sur ce que la modernité nous a peut-être un peu trop vite fait oublier.

Elles avaient raison, nos grands-mères. Pas sur tout. Mais sur l'essentiel : prendre soin, avec les mains, de ce qui nous entoure.

All Articles

Related Articles

Elles furent la mousse de l'ombre : à la redécouverte des savonières de Provence

Elles furent la mousse de l'ombre : à la redécouverte des savonières de Provence

L'eau de la Durance dans ma douche : pourquoi l'eau que vous ajoutez change tout à la mousse

L'eau de la Durance dans ma douche : pourquoi l'eau que vous ajoutez change tout à la mousse

Dans les moulins des Baux : le précieux or vert qui fait la mousse de nos savons

Dans les moulins des Baux : le précieux or vert qui fait la mousse de nos savons