Marseille à Paris : le guide de survie du savon en exil
Photo: DimiTalen, CC0, via Wikimedia Commons
Il y a ceux qui déménagent avec des cartons, et il y a ceux qui déménagent avec des cartons et trois kilos de savon de Marseille glissés entre les serviettes. Si vous vous reconnaissez, cet article est pour vous. Parce qu'emporter le Sud avec soi, c'est une chose. Le faire survivre à un studio du onzième arrondissement avec double vitrage étanche et radiateur à accumulation, c'en est une autre.
Le vrai ennemi, ce n'est pas Paris. C'est le chauffage.
En Provence, le savon vit dehors, ou presque. Il respire l'air humide, sèche lentement à l'ombre du cyprès, durcit à son rythme. À Paris, il atterrit dans un appartement chauffé à 23 degrés de novembre à mars, avec un taux d'humidité digne d'un grenier de montagne.
Résultat : un savon qui se dessèche trop vite peut se fissurer, perdre ses arômes d'huile d'olive et devenir une brique compacte qui mousse de moins en moins. La solution est simple mais contre-intuitive pour les nouveaux venus : ne stockez pas vos savons près des radiateurs. Évitez aussi la salle de bain vitrée surchauffée si vous pouvez. Une boîte en bois ajourée, une étagère de la chambre ou même une simple coupelle dans une pièce tempérée suffisent largement. Le savon a besoin d'air, pas de sauna.
Petit réflexe de saupiote : coupez votre savon en deux à l'arrivée. Utilisez une moitié, laissez l'autre durcir encore quelques semaines. C'est exactement ce que faisaient nos grands-mères avant qu'on ne les écoute enfin.
L'eau de Paris (ou de Lyon, ou de Lille) change la donne
Voilà le sujet dont personne ne parle quand on quitte le Sud : la dureté de l'eau. À Marseille comme dans une bonne partie de la Provence, l'eau est naturellement calcaire, certes, mais la composition varie énormément d'une région à l'autre. Et c'est là que le bât blesse : un savon de Marseille qui moussait à merveille dans votre ancien logement peut donner une mousse plus timide, plus pâteuse, parfois même laisser un léger voile sur la peau.
Ce n'est pas votre savon qui a changé. C'est l'eau. Les eaux très dures — au-delà de 30 degrés français, c'est fréquent en Île-de-France — réduisent la capacité de moussage du vrai savon, celui cuit au chaudron à base d'huiles végétales. Les savons de supermarché, eux, contiennent des tensioactifs synthétiques qui s'en fichent royalement. Devinez lequel des deux vous tient à cœur.
Deux parades possibles : rincer à l'eau tiède plutôt que chaude (l'eau chaude accentue le dépôt calcaire), et accepter que la mousse soit plus dense que généreuse. Elle n'en reste pas moins efficace. Et pour les puristes : un dernier rinçage à l'eau de source dans une gourde, ça change tout sur le visage. Oui, ça fait précieux. Oui, ça vaut le coup.
Où trouver du vrai savon en ville, sans tomber dans le piège
C'est le grand piège de l'exilé : à Paris, on trouve du « savon de Marseille » partout. Sur les marchés, dans les boutiques de souvenirs, dans les rayons bio des grandes surfaces. Sauf que 90 % de ce qu'on vous vend sous ce nom n'a jamais vu une marseillaise, ni un chaudron, ni parfois même la France.
Le réflexe de base : regardez la liste d'ingrédients. Un vrai savon de Marseille de savonnerie artisanale, c'est de l'huile d'olive (ou de coprah selon les recettes traditionnelles), de la soude, de l'eau. Rien d'autre. Si vous lisez « savon de Marseille parfumé » avec une liste de composants chimiques longues comme un bras, vous tenez un produit marketing, pas un héritage.
À Paris, quelques adresses de savonneries artisanales et d'épiceries fines provençales existent encore — cherchez les boutiques indépendantes plutôt que les chaînes. Les marchés du sud de la ville (Vanves, Bastille) cachent parfois des producteurs venus exprès. Et si tout échoue, la plupart des vraies savonneries livrent partout en France. Le carton, vous savez faire.
Une question de rituel, pas seulement d'hygiène
Soyons honnêtes : ce que vous avez emporté dans vos cartons, ce n'est pas juste un produit lavant. C'est un rituel. L'odeur de l'huile d'olive qui rappelle la maison de Mamie à Aubagne. Le cube qui durcit sur le rebord de la fenêtre. Le geste de frotter le linge à la main un dimanche après-midi, parce que oui, certains d'entre nous le font encore, et ils ont raison.
La vie urbaine a ses avantages — les concerts, les expositions, les boulangeries ouvertes à toute heure. Mais elle a tendance à lisser les rituels, à tout standardiser. Un savon de Marseille posé sur un lavabo parisien, c'est un petit acte de résistance. Une manière de dire : je sais où je viens, et je sais ce que je mets sur ma peau.
Alors oui, l'eau est plus dure, l'air est plus sec et le rayon du supermarché du coin est une arnaque ambulante. Mais votre savon, lui, n'a jamais déménagé. Il est toujours là, têtu, parfumé, prêt à mousser. Un peu comme vous.
Dernier conseil d'ami : offrez-en un à votre nouveau voisin de palier. C'est le meilleur moyen de faire connaître le vrai, et accessoirement de vous faire pardonner les déménagements bruyants du samedi matin.